Ma toute petite école

Un film de Pascal Plisson

4 novembre 20261h28Documentaire

ENTRETIEN PASCAL PLISSON

L’éducation occupe désormais une place centrale dans votre filmographie. D’où vient cet intérêt pour l’école ?
Depuis SUR LE CHEMIN DE L’ÉCOLE, on peut dire que l’éducation m’inspire, en effet. Et si ce thème me touche profondément, c’est parce que c’est un moment essentiel dans la vie d’un enfant ou d’un adolescent. N’étant personnellement pas beaucoup allé à l’école, il y a peut-être aussi une forme d’effet miroir dans cet intérêt. Et puis j’ai élevé des filles pour qui la scolarité n’a pas toujours été simple... Les enfants sont à la fois fragiles et cruels et je sais qu’à l’école, on peut rapidement se retrouver dans des situations compliquées, voilà pourquoi j’ai beaucoup d’admiration pour les enfants et pour les enseignants. Bref, après avoir beaucoup filmé la nature et les animaux, le thème de l’éducation nourrit ma réflexion de films en films. Je m’y suis intéressé dans beaucoup de pays, j’ai tourné en Afrique, en Inde, un peu partout dans le monde, et MA TOUTE PETITE ÉCOLE est finalement mon premier documentaire réalisé en France depuis une quinzaine d’années.

Comment cette idée de filmer une toute petite école de montagne est-elle née ?
Je voulais absolument tourner un film sur l’école, en France, et, en cherchant un sujet, j’ai rencontré par hasard Alain Emprin, maire d’une communauté de communes que je connaissais déjà un peu par la région. Lorsqu’il m’a parlé de son petit village de La Gurraz, perché à 1600 mètres d’altitude, en Haute Tarentaise, entre deux couloirs d’avalanche, et de ses habitants qui se battaient pour maintenir son école ouverte, j’ai immédiatement trouvé ce combat passionnant. Sachant que chaque année, de nombreuses petites écoles rurales ferment alors même que des villageois se mobilisent pour les sauver, je trouvais important de mettre un coup de projecteur sur cette réalité. En menant des recherches, j’ai repéré plusieurs autres écoles concernées dans l’Aubrac, dans les îles du Finistère ou en Corse. Si je suis revenu à celle de La Gurraz, c’est parce qu’elle permettait de satisfaire toutes mes attentes : faire un film en immersion totale pendant une année scolaire, suivre des enfants, leurs parents, leur institutrice, et observer la vie d’un village à travers son école. Par ailleurs, l’école de La Gurraz a cette particularité d’être la plus petite école de France.

Avez-vous eu du mal à convaincre tous les protagonistes de laisser entrer vos caméras en classe pendant une année entière ?
Cela a pris un peu de temps. Il a d’abord fallu convaincre le maire, puis l’institutrice, puis les parents. Sylvie Mercier, la maîtresse, était très réservée au départ : elle n’aimait pas trop l’idée d’être filmée et se demandait pourquoi on s’intéressait précisément à elle. Les parents avaient aussi des inquiétudes très concrètes : ils avaient peur de la surexposition, voulaient préserver leur intimité et éviter tout regard moqueur. Dans ces villages reculés, les habitants sont méfiants car ils craignent souvent qu’on tourne en dérision leur isolement, leurs familles, leur mode de vie… Il m’a fallu prendre le temps d’expliquer que je voulais réaliser un film bienveillant, sans jugement ni caricature, que mon intention était de montrer la réalité des petites écoles rurales, le travail d’une enseignante en classe unique, la relation entre les enfants et leur attachement à leur territoire. Or, je dois avouer que SUR LE CHEMIN DE L’ÉCOLE m’a beaucoup aidé car tout le monde avait vu le film et cela a instauré une forme de confiance. Mais il m’a fallu quand même passer six mois sur place, sans caméra, avant de commencer le tournage, simplement pour rencontrer les habitants, marcher dans le village, discuter avec les anciens et créer un lien. Ayant travaillé à Val-d’Isère comme pisteur et dans les remontées mécaniques et ayant fait mon service militaire à Bourg-Saint-Maurice, cela a créé immédiatement des points communs avec les habitants : on parlait du ski, de la montagne, de la nature, du travail… Le maire m’avait annoncé que ce ne serait pas simple, car les habitants ont la réputation d’être très fermés mais la réalité, c’est que j’ai rencontré des gens extraordinaires. Au point que ce village devienne une seconde famille pour moi.

La personnalité de l’institutrice, Sylvie Mercier, a-t-elle aussi été déterminante dans votre choix ?
Oui, bien sûr. Son parcours est très fort : Sylvie venait d’un collège en zone prioritaire près d’Orléans et ne trouvait plus d’épanouissement dans son métier car elle avait le sentiment de ne plus pouvoir transmettre ce qu’elle voulait aux élèves. Elle m’a raconté que quand le poste de La Gurraz s’est libéré, elle a sauté sur l’occasion car elle aimait profondément la montagne. Malgré tout, quelques inquiétudes ont émergé car le village est extrêmement isolé et ne compte qu’une quarantaine d’habitants seulement. Mais lorsque Sylvie est venue découvrir l’école et rencontrer les parents, quelque chose s’est passé. Depuis, elle vit ce qu’elle considère comme sa plus belle expérience professionnelle. Elle a retrouvé le plaisir d’enseigner, de voir les enfants progresser et de travailler dans un cadre humain très fort.

Vous avez choisi de raconter cette histoire à hauteur d’enfant. Pourquoi ?
Parce que je ne voulais pas faire un film militant ou historique sur la fermeture des écoles rurales. Ce sujet est présent, évidemment, mais ce qui m’intéressait avant tout, c’était le regard des enfants : leur rapport à l’école, leur peur de la voir fermer, leur vision du monde extérieur, leurs rêves pour l’avenir… Et pour être au plus près de leur quotidien, je voulais rester dans quelque chose de très sensible, très enfantin. Le film semble extrêmement spontané. Y avait-il une part de mise en scène ? C’est probablement le premier film que je réalise sans aucune scénarisation. Sur mes précédents documentaires, il pouvait y avoir certaines mises en place, mais ici, rien de tout cela : nous avons tourné environ 80 jours et accumulé plus de 65 heures de rushes car l’idée était simplement de capter ce qui se déroulait sous nos yeux. Avec Simon Watel, le chef opérateur, nous avions décidé de ne travailler que tous les deux afin d’être les plus discrets possible dans cette classe de huit élèves. On a loué un appartement dans le village voisin et acheté notre matériel afin d’être totalement autonomes et disponibles à tout moment. En classe, Simon s’occupait de l’image et des micros HF et moi, je faisais le son, alors que ce n’est pas du tout mon métier. Et à force de présence, nous sommes devenus presque invisibles ; les enfants nous considéraient même comme des camarades de classe.

La question du son devait être particulièrement complexe…
Très complexe, oui. Dans une fiction, on sait qui va parler. Là, huit enfants interagissent en permanence et tout peut arriver à n’importe quel moment. Nous utilisions plusieurs micros HF, parfois cachés dans les trousses des élèves (ils se battaient tous pour les avoir, d’ailleurs), et moi j’essayais d’anticiper les échanges en orientant ma perche. Mais il faut dire que cela a nécessité, plus tard, un énorme travail de montage son.

Le rythme des saisons structure fortement le film. Cette idée était-elle centrale dès le départ ?
Oui, c’était même la clé du projet : comme je voulais raconter une année scolaire complète, il fallait que l’on voie passer l’automne, l’hiver, le printemps et l’été. D’autant que dans un village comme celui-ci, la nature joue un rôle fondamental : le village se transforme complètement et les enfants vivent totalement au rythme des saisons. Toute la vie de la classe s’organise d’ailleurs autour de cela. Au montage, nous avons donc essayé de faire circuler naturellement le temps qui passe jusqu’à l’été et au dénouement final, avec le départ d’un élève et l’arrivée d’un autre, comme un cycle qui continue.

Le film montre des enfants très préservés du numérique…
Oui, ils n’ont pratiquement pas de téléphones portables, regardent très peu la télévision et vivent dehors en permanence. Résultat : ce sont des enfants qui connaissent parfaitement la montagne, les animaux, les saisons. Ils font du ski, du biathlon, passent leur temps dans la nature. En parallèle, ils bénéficient aussi d’initiatives culturelles comme « Orchestre à l’école », grâce à la volonté du maire, qui tenait absolument à ce que ces enfants aient accès à la musique malgré l’isolement du village. Ce sont donc des enfants très « complets ».

Y a-t-il une scène qui vous a particulièrement marquée pendant le tournage ?
La scène des tables de multiplication chez le petit Charly reste très forte pour moi. Nous avions simplement demandé au père s’il acceptait qu’on filme les devoirs du soir. Comme à chaque fois, on a posé les caméras et laissé vivre la scène. Or, le petit ne cesse de se tromper parce qu’il n’a qu’une envie : retourner jouer dehors. Tout est totalement naturel, c’est à la fois drôle, haletant et émouvant. Pour moi, cette séquence résume parfaitement le film.

On pense forcément à ÊTRE ET AVOIR. Le film de Nicolas Philibert a-t-il été une référence ?
Oui, bien sûr. ÊTRE ET AVOIR reste une référence majeure, pour moi comme pour beaucoup de cinéastes. Mais c’était une autre époque et un autre point de vue, davantage centré sur la vie de l’enseignant. Ce qui est frappant, en revanche, c’est qu’une vingtaine d’années plus tard, les problématiques restent les mêmes : ces petites écoles rurales ou de montagne continuent de lutter pour survivre. Or, lorsqu’une école ferme, c’est souvent toute la vie du village qui disparaît avec elle : les enfants partent dans la vallée et le lien social se défait peu à peu.

Que peut apporter le grand écran à un documentaire comme celui-ci ?
Une visibilité à l’échelle du pays. Pour moi, l’école de La Gurraz représente toutes les petites écoles rurales françaises menacées de fermeture, finalement. Et puis c’est une façon de mettre en lumière le travail extraordinaire de ces institutrices et le fonctionnement des classes uniques. D’ailleurs, Sylvie aime rappeler que « la classe unique ou à multi-niveaux n’est pas une sous école, bien au contraire ! En effet, ce sont, selon moi, de véritables accélérateurs du savoir : les petits apprennent en écoutant les grands, les grands aident les petits et tout le monde progresse ensemble.

Cela développe énormément de solidarité et de bienveillance entre les enfants.

Quelles attentes aviez-vous pour la musique ?
La musique est toujours très délicate dans un documentaire : il faut trouver le bon équilibre, ne jamais être trop démonstratif. Voilà pourquoi j’ai rappelé Laurent Ferlet, pianiste et compositeur qui avait déjà composé la musique de SUR LE CHEMIN DE L’ÉCOLE. Il a imaginé quelque chose de simple, d’épuré, presque enfantin, qui accompagne les spectateurs comme une promenade.

Que souhaitez-vous que les spectateurs retiennent du film ?
J’aimerais avant tout qu’ils ressentent l’humanité de ce village et l’importance de ces petites écoles rurales. Les habitants de La Gurraz ont eu la bonté de nous ouvrir leurs portes alors qu’ils sont réputés très réservés et je leur en suis extrêmement reconnaissant. Et puis je ressens autour de ce projet le même enthousiasme que pour SUR LE CHEMIN DE L’ÉCOLE. C’est un film très accessible, profondément ancré dans la ruralité française, et je crois qu’il peut toucher beaucoup de monde.